Quelle signe monétaire chez les Zoulous ? (2)

2 novembre 2008

(Suite de l’épisode 1)

Les zoulous décidèrent donc de se doter d’une monnaie (pour améliorer le troc brut ou le troc ‘version céréale’, pas satisfaisant les années de disette) 

La première question fut de savoir qui fabriquerait ces tickets . Le zoulou, qui ne s’en laisse pas compter, sentait bien le pouvoir exorbitant de cette fonction : celui qui en aurait le privilège ne serait-il pas tenté d’en abuser en émettant des tickets pour son propre compte, ce qui lui permettraient d’ acquérir biens et services à l’oeil ?
Le chef Zoulou ayant proposé ses services désintéressés , on lui opposa un refus méfiant tout en l’assurant qu’il chapeauterait et organiserait l’ affaire ensuite . Bref , a
près moult discussions stériles , on décida d’en confier la gestion à la Nature elle-même.

Restait à trouver l’objet.

Fut d’abord proposé le coquillage courant mais il ne présentait pas de garanties suffisantes. En effet il n’échappa à aucun zoulous qu’il suffirait aux malins, d’ en ramasser quelques uns sur la plage, pour préempter poissons et vestes sans avoir fourni le moindre travail en contrepartie. On essaya donc le coquillage bleu avec deux taches de couleur rouge et jaune, bien plus rare et très prisé , celui qui mettait si bien en valeur les colliers d’osselets et de pierres . Chacun en avait dans sa hutte et on en trouvait très rarement au hasard de ses pas . L’affaire était viable et à peu près démocratique.

Néanmoins un problème se posa pour quelques échanges avec les îles voisines qui utilisaient comme monnaie d’autres signes, comme le coquillage rouge à tache verte , plus courant, ou la plume multicolore d’un oiseau assez rare. Mais ces signes monétaires là, furent moins bien acceptés chez nos zoulous et source de problèmes divers.


Par ailleurs, une année d’intense reproduction océane amena une prolifération de ces coquillages bleu à taches rouge et jaune sur les plages , ce qui fit le bonheur des fainéants et des sauvageons qui y passaient l’essentiel de leur temps. Si bien que le village zoulou perdit confiance en sa propre monnaie pour se rabattre sur les pierres roses avec cet éclat si particulier et si apprécié . Ce signe là, aussi rare que le coquillage bleu , ne risquait pas, lui, une fâcheuse surproduction marine .
Tout rentra dans l’ordre . Et les échanges économiques, but du jeu, reprirent.

Parfois le zoulou, regardait son coquillage bleu ou sa pierre rose et, oubliant qu’il ne s’agissait que d’une convention, finissait par douter qu’ un objet aussi banal puisse contenir tant de pouvoir. Aussi, après quelques centaines de milliers de révolutions terrestres, et divers essais de monnaie , il fut adopté par toutes les îles un signe monétaire extrêmement pratique : l’or.

Celui ci présentait d’abord l’avantage d’être suffisamment rare , non reproductible, en quantité idéale pour assurer l’ensemble des échanges. Il était facilement identifiable, acceptable par des tribus lointaines ou même inconnues. Il était malléable , sécable, fragmentable . Mais il avait cet extraordinaire avantage supplémentaire, de fasciner spontanément toutes les sociétés et tous les individus du chapelet d’îles des zoulous. Et ce, même dans les époques les plus troublées ou la famine sévissait. Il était donc une valeur en soi , presqu’ éternelle , ce qui facilitait définitivement la confiance dans son acceptation et donc, dans sa circulation. L’efficacité du coquillage , avec la confiance de la céréale.

On nota alors deux phénomènes étranges : d’abord certains se mirent alors à creuser des trous , en vain en général, et fort heureusement. Ensuite d’autres se mirent à stocker maladivement des signes monétaire en prétendant qu’ils étaient doublement ou triplement riches puisqu’ils possédaient à la fois la monnaie elle-même, signe de richesse , avec en plus , l’ or que contenait ce signe monétaire , et même en sus, la possibilité d’en faire une oeuvre d’art !
Malgré diverses explications, un peu embrouillées, par les plus sages , quelques-uns n’entendirent jamais raison.

Au total , une merveille d’outil. Donné par Dame Nature.

Troc et signe monétaire chez les Zoulous (1)

2 novembre 2008

Dans un monde où les experts ne sont jamais d’accord , où les non spécialistes parlent de sujets qu’ils semblent ne pas maîtriser, le modèle zoulou est essentiel.

Soit une île peuplée de zoulous où l’on pratique le troc. Chacun voit bien les lourdeurs de ce modèle . Il faut donc inventer un système permettant de mieux organiser ces échanges, une convention , un signe, un symbole matériel qui me permettra, à moi, zoulou, de ‘vendre’ l’arc que je sais fabriquer au producteur de vestes , sans pour autant prendre une de ses vestes dont je n’ai pas besoin tout de suite , mais en me permettant d’ acheter immédiatement du poisson au poissonnier qui , en contrepartie immédiate, n’a pas besoin d’arc mais plutôt d’une veste . Bref , trouver un système qui casse le troc binaire en le décomposant dans ses termes et dans le temps. L’outil que certaines sociétés inventent est la monnaie : un fluidification extraordinaire des échanges et donc de la vie sociale.

Cette monnaie primitive pourrait être assimilée à une sorte de ticket , de convention : J’ai vendu mon arc au fabricant de veste qui m’a donné un signe monétaire , une sorte de « droit au porteur  » , autorisant son détenteur à venir chercher une veste de valeur identique. Ce « droit au porteur » , je le donnerai au poissonnier contre du poisson, et plus tard ce dernier le rendra au fabricant de veste contre une veste.
A ce moment là, le ticket d’un « droit à », n’a plus de sens puisqu’il se trouve dans les mains du débiteur initial : le fabricant de veste n’a que faire d’un droit à se donner à lui même ce qu’il possède déjà ! Le « droit à  » est détruit, la dette s’éteint. Et les échanges ont bien mieux fonctionné.
La monnaie est un « droit au porteur » , circulant éternellement.

L’idéal eut été de donner , au départ, la même quantité de ticket-monnaie à chacun : mais la société réelle ne ressemble pas à un jeu de société familial du dimanche après midi. Et les choses se sont faites progressivement. (Il semble que la toute première ‘monnaie’ des zoulous ait été le produit de plus indispensable à la vie, la céréale : chacun en avait , chacun en avait besoin pour vivre, chacun l’acceptait , même en surplus, sachant qu’il trouverait toujours quelqu’un pour l’accepter.) 

Bien entendu ce système suppose la création progressive de l’idée de ‘valeur’ des choses , sorte d’équivalence, puisque l’étalon monétaire de base , ‘Un sous’ , doit permettre de mesurer et comparer le travail nécessaire pour fabriquer un arc, une veste et pêcher du poisson , pour que les échanges soient équilibrés.

En fait, la « contrepartie » fondamentale du signe monétaire dans sa totalité est l’ensemble même des produits et services qui s’échangent normalement. On comprend donc bien qu’il faut, en circulation , uniquement le nombre de signes monétaires nécéssaires pour assurer les échanges , en moyenne, à un moment donné. Et on saisit bien qu’ à priori, un augmentation de la masse de tickets ne crée pas magiquement une richesse supplémentaire (même si ce n’est pas tout à fait exact) .

Le signe monétaire en tant que ticket n’est pas une richesse en soi . C’est une évidence , mais parfois, à un certain degré de raisonnement monétaire il est bon de se le rappeler.

 

Galet textuel

25 octobre 2008

Vous avez là un texte, des noms de personnages, des répliques, un fil.
Qu’un auteur a agglutinés ,concaténés , triturés , pour faire quelque chose d’audible, de lisible, de visible, de vraisemblable ou du moins, cohérent. A partir de bouts de ficelles de vécu, de sensations, de gens rencontrés, de vagues idées …

Ca vous parle , ça vous touche, ça vous émeut, vous enchante . Vous avez envie de le donner. Vous devez le porter. Le mettre en scène, le jouer.

Allez-y, plongez vous dans la vie de l’auteur, dans son oeuvre, dans son malheur, ses doutes, ses failles, ses amours. Replongez vous dans son époque, son mode de pensée, ses aliénations. Cherchez comme un charognard. Il s’agit de comprendre et vous devez le faire.

Et puis laissez tomber tout ça, car seul le soleil de votre journée peut vous éclairer. Et prenez ce texte comme un en-soi, comme un matériau, comme un galet trouvé par hasard, sous vos pas, sur la plage. Et cherchez en vous, pourquoi il vous parait singulier et autre.

Désacralisez le , et ne le rendez qu’ à lui même. Orphelin . Interrogez le . Suivez le fil du récit, sa sinuosité, ses harmoniques, ses contours , ses lenteurs . Creusez, fouillez la structure, faites de la géologie, faites avouer au texte ce qu’il ne dit peut-être pas. A l’aide de ce que vous avez presqu’ oublié. Et puis lachez tout, sans l’oublier tout à fait.

Accrochez vous à l’intrigue, aux situations. A la cohérence diachronique. A chaque vérité synchronique.

Mettez du sparadra, arrondissez quelques angles, une touche de verni : faites votre restauration (la vôtre!) , mais de quelque chose qui ne vous appartient pas. Respectez ce que la hasard a mis dans votre main et ne faites pas une paire de moustache au petit galet. Faites lui seulement quelques retouches à l’éclat de votre regard et sans vous y mettre tout entier.

Voyez les personnages, ces pauvres lucioles qui s’accrochent à quelques répliques , pour exister un peu. Ces esquisses , ces silhouettes momifiées dans cette catacombe de mots que seul votre oeil réveille . Ne cherchez pas à rentrez dans leur peau, ils sont bien trop chétifs et malingres . Non, déguisez vous avec, soyez enfant, et retrouvez le plaisir simple et trouble d’être un autre.

Lorsque vous avez saisi ce que chaque phrase ne signifie pas, lorsque vous avez traqué et excommunié les grossières erreurs , les pédantes interprétations, les récupérations, cherchez, en vous même un petit bouquet de souffrance , de doutes ou d’obscurité , pour donner une vérité à chaque réplique.

Et alors, brulez tout, brulez le texte, débarassez-vous en , en le faisant vôtre : il n’y a plus que vous , vous en jeu. Jouez les sons qui sortent de votre bouche, mais surtout ce qu’il y a entre, les blancs, les silences, la situation. Vous êtes le plaisir. Devant le désir du public. Avec des rires ou dans la douleur.

Il n’y a que vous et le public , à la chaleur d’un instant où l’on s’oublie au fond de soi-même. C’est le chemin le plus juste pour retrouver , quelque part, un fil menant à l’auteur, ce géniteur improbable, et à l’oeuvre, cette illusion indispensable.

PLus fort que Sarko …

14 octobre 2008

Un peu exténué après cette répétition du père Offenbach où je pousse quelques glapissements entres des vocalistes nettement plus (beaux et ) confirmés que moi, sur une musique qui a parfois des airs de Mozart via Rossini, je ne peux m’empêcher d’offrir ce rhysome de réflexion indignée aux quatre visiteurs égarés aujourd’hui, dans mon cercledecraie … (il est vrai qu’un clic maladroit est vite fait !).

Voici donc : il m’arrive secrètement, malgré le demi-mépris/demi-consternation que la gauche et ses mythologies m’inspirent, de me sentir très proche de certains partis-pris radicaux d’inspiration vaguement catho-humanisto-libertaro-individualiste , même si ça sent un peu la bouillie -mais enfin je me comprends-.

Dans cette petite affaire qui n’a pas l’air d’intéresser grand monde, Apathie, et je vous renvoie à ses derniers billets, Apathie donc, un des vils vendus aux forces du système dominant , me parait être le seul à s’insurger contre cette idée à la limite, de l’ignoble , d’une forme de perversion du lien social, d’un horrible dévoiement de la notion de confiance, de responsabilité, de conscience. Une négation de l’homme. (De l’homme et de son destin tragique et glorieusement misérable, mais c’est une autre histoire).

Cette idée, donc, d’introduire des caméras cachés pour effectuer ce qui s’appelle une normalisation « floutée » de la société. Qu’un type comme Schneidermann puisse dans un accès de théorisation logique aller jusqu’ à défendre l’idée d’une généralisation de ce système , me semble être l’illustration des dérives et des géographie marécageuses et miasmiques que la bonne conscience imbue d’elle même et sans régulation, tant sa suffisance lui sert de seule boussole, peut arriver à produire.

Bref, là, je me dis que je n’ai plus grand chose , plus rien de secrètement essentiel , en commun avec cette gauche là.

Encore un effort …

11 octobre 2008

Dieu merci, les diverses réunions des grands argentiers de ce week end n’accoucheront pas de mesures trop importantes ou concertées qui ne feraient que retarder inutilement le psychodrame qui doit terminer sa scène dans un scénario beaucoup plus au bord du vraie gouffre de la dépression totale .
Sans quoi, les choses risques de trainer en longueur avec des dégats considérables pour l’économie dite ‘réelle’ … et des contrecoups énormes pour le social , hyper-réel !

Bref, il nous faut encore quelques faillites, encore et beaucoup de stress et de sentiment d’impuissance et , allons-y, de tragédie . Et donc le grand thermomètre de la bourse doit encore chauffer en faisant baisser les indices encore plus.

Ainsi, un plus bas à 2300 pour le CAC serait du plus bel effet et permettrait d’aller au bout du traitement laxatif nécéssaire aux esprits . Et il faut bien que le jus nauséabond des créances pourries qui restent en cale de certaines institutions financières , dégorge et soit clairement identifié , sinon comment un minimum de confiance pourrait-il se réamorcer ?
Des bourses au bord du gouffre , ce serait , cerise sur le gâteau , un point idéal de ré-entrée en bourse active , de tous ces capitaux en suspend qui se sont retirés du jeu, attendant le moment propice pour rejouer le marché « a la hausse » et pour circuler .

Après cette remonté donnant le sentiment d’avoir évité le pire et de s’être un peu refait, on soufflera. Et on mesurera l’étendue des dégats et celle des problèmes qui ne sont pas résolus. Notamment celle de la solvabilité de notre système lui-même.

Machine infernale

8 octobre 2008

Donc la garantie des dépôts .

Il est facile de critiquer le caractère ‘pompe infernale sur elle même’ de cette mesure , qui n’a pas échappé au commun des mortels. L’importance des dépôts est telle qu’en cas de panique généralisée , nos dépôt ne seraient couverts , in fine, que par nous même . On se contentera de la mettre au rayon des précautions un peu stupides qui doivent toutefois être faite.

Sauf qu’elle introduit le doute que cette chose, dont on nous assure qu’elle n’est pas ‘raisonnable’, pourrait se produire , tout en sachant que si on en arrivait là, ce serait la fin des haricots -conservons les expressions populaires, si imagées-.
D’ailleurs l’ensemble des ‘experts’ affirmait , il y a quelques semaines, que l’U.E. ne serait pas touchée par la crise financière … – ce qui justifiait d’ailleurs de ne pas préparer grand-chose afin de ne surtout pas créer un mouvement de défiance- … on connait le résultat : un plan Paulson n’est pas à exclure.
Bref, tout est possible, malgré tous les discours.

Cette impuissance généralisée n’empêche pas la recherche de coupable : voici nos économistes -ceux qui ont tout pressenti sans rien prévoir- accusant , dans de nombreux articles, les hommes politiques qui ne pratiquent pas d’unité, qui se refusent au volontarisme , qui manquent d’audace … Et politiques qui eux même en sont réduits à chercher un bouc émissaire : ce serait l’Allemagne qui refuse le plan de Sarkozy, lui-même coupable de n’avoir organisé qu’un mini sommet à 4 au lieu des 27 de l’Europe, elle même responsable soit d’être sans les moyens de sa supposée puissance, soit d’être une institution paralysante qui finira par faire pire que si elle n’existait pas !

Le désarroi des économistes se lit dans l’ appel pathétique de 250 d’entre eux , et leurs cris d’alarmes se défaussant de toute responsabilité par une culpabilisation du politique :

-  » Le problème n’est pas que nous ne savons pas comment arrêter les crises financières … [le problème] c’ est un manque de volonté politique »
-  » unir leurs efforts [des pays]… avant qu’elle [la crise] ne devienne incontrôlable, cela leur évitera d’avoir ensuite à se disputer sur la manière d’en gérer les conséquences  »
-  » Il faut absolument donner des garanties en montrant que les autorités publiques peuvent agir. On ne peut plus se permettre d’attendre alors qu’il y a un sentiment d’urgence »
-  » … l’ incapacité des dirigeants européens à mettre en place en catastrophe un mécanisme qui puisse traiter ce type de difficultés »

Sans parler de savoureuses tautologies :  » … la grande caractéristique de cette crise, c’est le manque de visibilité »

Discours fragmenté, chaotique et réversible, contradictoire, dérisoire et hypocrite dont la seule vérité est de constater qu’effectivement, la dernière ‘solution’ pour sauver quelque chose se trouve aux mains des politiques. Avouons que ces derniers , effectivement, peinent beaucoup à savoir quoi faire .
Je leur accorde toutefois une once d’indulgence , sachant que nous somme dans une situation où toute action, et même tout semblant d’action, ne peut qu’ accélérer ce qui doit se produire.

Allez , on la mérite bien, cette crise, la nôtre, qui refuse de se rendre à la ‘raison’, à ‘nos raisons’ .

Pluie rouge

5 octobre 2008

La pluie clairsemée tombait, lourde, et dense comme un soulagement de fin de journée, comme un assoupissement lâche.

Manuel était allongé le visage crispé contre sol , souillé de cette terre rouge qui se gonflait amoureusement d’eau. Son œil errait, immobile et effrayé, vers un point aveugle, quand se fit entendre la clameur de quelques chiens . Sa bouche déformée, encore haletante, exhalait un souffle à l’odeur d’acacias, un souffle qui se fondait naturellement dans celui des roseaux de l’étang à présent piqueté par les violentes gouttes de l’orage passager.
Ses cheveux noirâtres lui poissaient la peau mate. L’eau ruisselait en veines saillantes . Il ferma violemment les yeux, et les images du couloir sombre de la grande bâtisse alanguie de ce milieu d’après midi plombé par la chaleur, s’éclaircirent jusqu’au rouge : Louise était là. Louise qui se jouait de lui, mais Louise qui lui avait dit de venir là, à cette heure là.
Des cris d’hommes. Un chien déboucha dans un jappement . Manuel ne bougea pas . Et il lui sembla que le temps s’épaississait comme un pot de colle qui se fige lentement .

Louise était près de lui . Ils avaient parlé. Son cœur tapait comme un marteau. Cela s’entendait-il ? Il ne voyait plus que le grain de sa peau, il sentait son air enjoué et provocant. D’un seul coup , tout , toute sa vie, pour l’abandon d’un caresse , éternelle , pure comme un envol de grosse bête qui se donne au bleu transparent du ciel.
Mais qu’avait-il fait alors ? Que s’était-il vraiment passé ? Comment cela avait-il pu tournoyer de la sorte ?

Le chien le percuta avec un bruit qui raisonna physiquement en lui. Ses crocs plantés dans son col de veste, il l’entraîna d’un coup vers l’arrière. Manuel se tordit pour finir accroupi, les bras dérisoires et désordonnées protégeant sans illusion sa tête. Pourquoi donc le visage de sa mère emplit-il , à ce moment, son front écorché? Le chien grondait en tirant le vêtement sale et mouillé qui le paralysait à présent. Il fit un effort pour tenter de faire basculer son esprit et son corps dans cette grande pièce chaude , de se réfugier dans le coin où il dormait, sa petite sœur blottie contre lui, et , dans la pénombre , la silhouette de sa mère , vaquant en préparatifs du demain , comme une éternelle grosse déesse bienveillante aux ombres difformes, près de l’âtre à même le sol.
Les aboiements des deux autres chiens l’encerclant à distance prudente lui claquèrent aux oreilles. Pourquoi Louise avait-elle crié ainsi ? Pourquoi ces hurlements ? Comment avait-il pu marcher aussi maladroitement sur un pan de sa robe ? Comment ce vêtement avait-il pu se déchirer ainsi , faisant jaillir ces chairs palpitantes et honteuses ?
Un voix d’homme retentit. Le chien libéra son étreinte . Et, sur un geste de l’homme, le silence se fit soudain, lentement dissipé par la course des autres arrivants.

- Tiens toi , Manuel , ils arrivent. Et il ajouta en jurant entre ses dents , mais pourquoi t’as fait ça !
Manuel se releva sur ses genoux et son regard croisa celui de Juan. Les chien grognèrent.
- J’ai rien fait, Juan, elle est tombée, elle criait, j’ai eu peur, j’ai rien fait !
- Mais pourquoi t’es parti ?
- J’suis pas parti, j’ai couru, j’ai rien fait !
- Tais toi ! Tiens toi !

Manuel baissa la tête l’œil révulsé, la lippe pendante. Un homme barbu , essoufflé, surgit enfin sur le côté . Manuel regardait le sol. Juan se recula dans une grimace impuissante tandis qu’un lourd bâton sifflant , alla s’écraser, dans un étrange bruit de chair claquante et d’os disloqués, sur le côté droit du visage de Manuel.
La violence du choc anesthésia toute douleur précise. Manuel se replia subitement tout au fond le lui même , porta la main à son visage , cherchant à comprendre ce qu’il lui était arrivé. Ses mains rouges tâtèrent vaguement sa mâchoire disloquée et sa pommette ouverte. Il leva à peine les yeux vers le père de Louise .
- Fils de chienne !
Manuel resta immobile . Comme un animal résigné qui attend une peine ignorée, le bas du visage désarticulé , vaguement soutenu par son poignet gauche. Il aurait voulu dire quelque chose , un mot, pour tenter expliquer ce qu’il ne comprenait pas lui-même, pour éviter le pire.

Et c’est à ce moment que le troisième homme, un grand adolescent , les lèvres retroussées et écumantes, le front en sueur, le regard fou et déterminé, arriva, titubant, s’approcha et s’immobilisa devant Manuel. Juan baissa la tête pour ne pas voir.
Ce fut comme si un grand vent violent et aveugle se préparait . Les arbres et les oiseaux se figèrent .
Manuel ne comprit pas le geste lent qui lui perfora l’abdomen. Il entendit seulement un bruit étrange de quelque chose qui claque, sentit une grande fraîcheur l’envahir et se transformer en une vague écœurante qui montait en lui .
- Non ! fils ! hurla le père.
Manuel basculait, éternellement. Il ferma les yeux. Et soudain, s’offrit à lui, la chaleur nocturne du corps de sa petite sœur blottie contre lui. Il sentait le visage de Carmen, et sa petite haleine acacia à travers l’étoffe rugueuse.
Juan , le visage égaré et des larmes dans le nez, s’approcha et se pencha pour soutenir son ami contre lui . Puis il l’allongea doucement .
Un chien s’approcha. Manuel se sentit serein subitement , car l’histoire s’arrêtait là . Puis d’un coup, il lâcha tout ce réel irréel , pour s’accrocher et ne garder que le visage de Carmen.

- Imbécile ! éructa le barbu en frappant au visage son fils . Imbécile ! . Le couteau chut. Les chien grognassèrent , puis se tûrent . Et la pluie rafraîchissante et tiède cessa et s’immobilisa.

Manuel se souvint pendant longtemps , et très longtemps après, de l’haleine mystérieuse des roseaux de l’étang vers lequel, doucement, son sang coulait.

Bricolages et idéologies

4 octobre 2008

Déchainement d’analyses autour de la crise, où chacun s’évertue à démontrer la justesse de son idéologie …
« On vous l’avait bien dit …  » … qu’il y avait trop d’ Etat ou pas assez, trop de libéralisme ou pas assez !

On est en tout cas mal parti pour assainir le fond :

- L’ injection massive de l’énorme cartouche des 700 milliards de dollars va sauver d’abord le système banco-financier. Mais si l’asphyxie de l’offre de crédit est ainsi évitée , cela ne résoudra pas la crise de l’économie réelle , déjà là et due à une contraction inéluctable de la demande devant laquelle on risque de se trouver alors bien démuni. Sauf à creuser encore et toujours les déficits publics, mais la marge de manoeuvre est faible.

Il arrive un moment où les crises ne peuvent plus être résolus, ni par des jeux d’écriture , ni par des artifices , ni aucune ‘relance’ magico-keynesienne s’auto-finançant en cercle vertueux , ni même par une mutualisation en trompe-l’oeil : le déséquilibre n’est que déplacé , et tant que personne n’a réellement endossé les pertes (même fictives!) , il court , tel un génie malfaisant, à la recherche de son anéantissement . Il est vrai que l’addition parait lourde.

- L’agitation obligée et ostentatoire de nos dirigeants et cette (fausse) reprise en main de l’Etat, qui réjouissent bêtement les ‘étatistes’ , ne sont en réalité que des paliatifs indispensables pour éviter des contagions strictement financières en spirales. Mais on voit mal comment on échapera à un mouvement recessif déjà programmé par une baisse du pouvoir d’achat , par une bulle immobilière existant même sans l’épisode des subprimes , par de nombreux déficits .

On a même une sensation de récupération idéologique ou d’exploitations opportunistes dans les interprétations de cette crise, masquant, pour l’instant, l’absence de reflexion objective sur ce qui fait le socle de cette crise et sur son élément déclencheur . Ainsi, par exemple, on confond avec allégresse interventionnisme et régulation efficiente, on bavasse autour des parachutes dorés , on veut ‘punir’ les acteurs responsables du nouveau concept  » d’avidité » .

Tout est bien parti pour qu’ on évite le pire , sans traiter le fond .
La sphère financière ayant absorbé nos dernières capacités d’interventions, l’économie ‘réelle’ devra supporter un ralentissement jusqu’à ce que certains déséquilibres soient purgés , que les perdants soient identifiés, et que la confiance revienne.

D’ailleurs toute crise est sa propre solution, et à trop vouloir la différer, on ne fait que l’allonger ou l’amplifier.
L’idéal serait que les bourses chutent encore très substantiellement pendant un temps assez court, histoire de faire le ménage, avant un rebond qui, sans rien résoudre, mettra du beaume au coeur de la confiance.

En espérant que la bulle chinoise et de déficit américain n’aillent pas tout faire péter.

Cerf-volant

30 septembre 2008

- Tu veux quoi ?

 Il tourna la tête et le regarda avec ses grands yeux bleus délavés, le coude posé avec gêne sur le coin de la petite table rouge sale, la main allongée sur la joue , pour protéger son visage plus que pour le soutenir. L’autre main posée sur le rebord , prête à se cacher .

Le regard flotta quelques instants. Il attendit avant de répondre, se tortilla légèrement, mimant une rapide réflexion , se pencha vers la bête allongée à ses pieds, comme pour la caresser et lâcha dans un gros souffle édentée mais appliquée, « un café » , aussitôt suivi d’un « … hein Biche ? » , la tête tournée vers le paquet de poils noirs, prostré au sol.

La chienne leva le museau . Un temps s’écoula. Dan était figé, absent de lui même, un sable blond coulant dans ses yeux . Un néant silencieux . Un caillot qui bloque l’univers.  Le temps d’une respiration, bloquée.

Elle poussa la porte . Brune, étudiante . Profil égyptien. . Cheveux courts  . Passa devant lui sans le voir et s’installa au fond. Une personne parmi tant d’autres . Etrangère, perdue à jamais. Et les premières notes d’une chanson de Brel lui arrivèrent à l’esprit, lentement , comme une comptine oubliée. Comme une bobine retrouvée. Probablement la radio. Oui . La radio. Ca lui revint à l’esprit, sous la forme étrange, de quelque chose qui ne lui appartenait plus.

Il aimait venir dans ce café à  chaque fois qu’il devait passer au CMRS chercher ses tickets mensuels . Il  profitait de l’effort vestimentaire fait à cette occasion pour aller là, vaguement endimanché et propre, parce que le café y était très bon et les tasses pas trop petites. On en avait pour son argent. La petite pellicule brune comme un pétale de mousse de perles protecteur. Et cet arôme dessous . Divin, profond, large et long. La vie rêvée. C’était comme si on buvait le mot. Arôme.

Il avait conservé une sensibilité extraordinaire au goût. C’était une grande souffrance tant son ordinaire était pauvre et fade. Arôme. Une hostie de contrebande.

Ca lui revint à l’esprit, par ce profil égyptien.  Marieke.

Quelque part dans les années soixante . Un jour . Un souvenir était là, le long d’un plage . Incertain mais pourtant si précis . Peut-être . Ou bien était-ce un autre que lui … ?   Une grande plage, immense, vide, quelque part. Au Nord.  Comme un cerf-volant,  à vite attraper avant qu’il ne file. Il l’attrapa.

Il eut un rictus et ses lèvres fines s’enfoncèrent dans les creux de sa bouche.

Il se laissa glisser dans sa mémoire , incrédule. C’était bien lui , sur la plage, sa silhouette fine et gauche, avec elle . Avec Marieke,  si fière, cet été de ses 11 ans, du succès de cette chanson qui portait son prénom.

Bon dieu … !  Elle était où, cette plage, à présent . Il ferma ses yeux délavés. Ses cernes grises et grumeleuses disparurent un peu  sous ses paupières noirâtres bleues.

Les notes continuaient. Le même profil, le même que celui qui venait de passer là, devant lui, 50 ans plus tard.  Ils avaient marché. Que s’étaient-ils dit ? Le vent avait tout emporté . Qu’est-ce qu’on se dit à cet age ? Il n’en savait plus rien. Des conneries oui. Des truc de gosses. N’importe quoi. Des bouts de rien tressés. Oui probablement . Oui mais là , c’était pas pareil . Parce qu’il l’aimait.

Bon , il y en avait eu d’autres . Mais Marieke, ça avait duré tout ce mois d’août de ses 10 ans à lui . Oui, il l’avait oubliée. Il avait oublié, oublié d’y penser. A quoi bon d’ailleurs ? La vie.

Que restait-il de leur main dans la main ? et de ce petit baiser. Qui l’avait gardé ? Le vent peut-être , accroché à un cerf-volant ? C’était comme un petit galet retrouvé au fond d’une poche par hasard. . Vaguement gris et bleu passé. Le baiser était-il encore là bas ? Orphelin ? Il eut soudain l’envie de retrouver cette plage.  Et regarder, seul,  les vagues , à l’ombre de la chanson de Marieke. L’impression que plus rien n’avait de sens que ce petit galet incertain et banal, avec un reste de chaleur tiède. S’il ne le gardait pas , qui le ferait ?

Sur la plage, seul . Avec Biche à côté.

Il avait ouvert les yeux. L’étudiante discutait. Le café était là. Plein, chaud, vivant .

Il le dégusta, lentement , comme on revient doucement au monde . Et partit au CMRS . Avec Biche.  

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