Archive de la catégorie ‘Petites Formes’

Pluie rouge

Dimanche 5 octobre 2008

La pluie clairsemée tombait, lourde, et dense comme un soulagement de fin de journée, comme un assoupissement lâche.

Manuel était allongé le visage crispé contre sol , souillé de cette terre rouge qui se gonflait amoureusement d’eau. Son œil errait, immobile et effrayé, vers un point aveugle, quand se fit entendre la clameur de quelques chiens . Sa bouche déformée, encore haletante, exhalait un souffle à l’odeur d’acacias, un souffle qui se fondait naturellement dans celui des roseaux de l’étang à présent piqueté par les violentes gouttes de l’orage passager.
Ses cheveux noirâtres lui poissaient la peau mate. L’eau ruisselait en veines saillantes . Il ferma violemment les yeux, et les images du couloir sombre de la grande bâtisse alanguie de ce milieu d’après midi plombé par la chaleur, s’éclaircirent jusqu’au rouge : Louise était là. Louise qui se jouait de lui, mais Louise qui lui avait dit de venir là, à cette heure là.
Des cris d’hommes. Un chien déboucha dans un jappement . Manuel ne bougea pas . Et il lui sembla que le temps s’épaississait comme un pot de colle qui se fige lentement .

Louise était près de lui . Ils avaient parlé. Son cœur tapait comme un marteau. Cela s’entendait-il ? Il ne voyait plus que le grain de sa peau, il sentait son air enjoué et provocant. D’un seul coup , tout , toute sa vie, pour l’abandon d’un caresse , éternelle , pure comme un envol de grosse bête qui se donne au bleu transparent du ciel.
Mais qu’avait-il fait alors ? Que s’était-il vraiment passé ? Comment cela avait-il pu tournoyer de la sorte ?

Le chien le percuta avec un bruit qui raisonna physiquement en lui. Ses crocs plantés dans son col de veste, il l’entraîna d’un coup vers l’arrière. Manuel se tordit pour finir accroupi, les bras dérisoires et désordonnées protégeant sans illusion sa tête. Pourquoi donc le visage de sa mère emplit-il , à ce moment, son front écorché? Le chien grondait en tirant le vêtement sale et mouillé qui le paralysait à présent. Il fit un effort pour tenter de faire basculer son esprit et son corps dans cette grande pièce chaude , de se réfugier dans le coin où il dormait, sa petite sœur blottie contre lui, et , dans la pénombre , la silhouette de sa mère , vaquant en préparatifs du demain , comme une éternelle grosse déesse bienveillante aux ombres difformes, près de l’âtre à même le sol.
Les aboiements des deux autres chiens l’encerclant à distance prudente lui claquèrent aux oreilles. Pourquoi Louise avait-elle crié ainsi ? Pourquoi ces hurlements ? Comment avait-il pu marcher aussi maladroitement sur un pan de sa robe ? Comment ce vêtement avait-il pu se déchirer ainsi , faisant jaillir ces chairs palpitantes et honteuses ?
Un voix d’homme retentit. Le chien libéra son étreinte . Et, sur un geste de l’homme, le silence se fit soudain, lentement dissipé par la course des autres arrivants.

- Tiens toi , Manuel , ils arrivent. Et il ajouta en jurant entre ses dents , mais pourquoi t’as fait ça !
Manuel se releva sur ses genoux et son regard croisa celui de Juan. Les chien grognèrent.
- J’ai rien fait, Juan, elle est tombée, elle criait, j’ai eu peur, j’ai rien fait !
- Mais pourquoi t’es parti ?
- J’suis pas parti, j’ai couru, j’ai rien fait !
- Tais toi ! Tiens toi !

Manuel baissa la tête l’œil révulsé, la lippe pendante. Un homme barbu , essoufflé, surgit enfin sur le côté . Manuel regardait le sol. Juan se recula dans une grimace impuissante tandis qu’un lourd bâton sifflant , alla s’écraser, dans un étrange bruit de chair claquante et d’os disloqués, sur le côté droit du visage de Manuel.
La violence du choc anesthésia toute douleur précise. Manuel se replia subitement tout au fond le lui même , porta la main à son visage , cherchant à comprendre ce qu’il lui était arrivé. Ses mains rouges tâtèrent vaguement sa mâchoire disloquée et sa pommette ouverte. Il leva à peine les yeux vers le père de Louise .
- Fils de chienne !
Manuel resta immobile . Comme un animal résigné qui attend une peine ignorée, le bas du visage désarticulé , vaguement soutenu par son poignet gauche. Il aurait voulu dire quelque chose , un mot, pour tenter expliquer ce qu’il ne comprenait pas lui-même, pour éviter le pire.

Et c’est à ce moment que le troisième homme, un grand adolescent , les lèvres retroussées et écumantes, le front en sueur, le regard fou et déterminé, arriva, titubant, s’approcha et s’immobilisa devant Manuel. Juan baissa la tête pour ne pas voir.
Ce fut comme si un grand vent violent et aveugle se préparait . Les arbres et les oiseaux se figèrent .
Manuel ne comprit pas le geste lent qui lui perfora l’abdomen. Il entendit seulement un bruit étrange de quelque chose qui claque, sentit une grande fraîcheur l’envahir et se transformer en une vague écœurante qui montait en lui .
- Non ! fils ! hurla le père.
Manuel basculait, éternellement. Il ferma les yeux. Et soudain, s’offrit à lui, la chaleur nocturne du corps de sa petite sœur blottie contre lui. Il sentait le visage de Carmen, et sa petite haleine acacia à travers l’étoffe rugueuse.
Juan , le visage égaré et des larmes dans le nez, s’approcha et se pencha pour soutenir son ami contre lui . Puis il l’allongea doucement .
Un chien s’approcha. Manuel se sentit serein subitement , car l’histoire s’arrêtait là . Puis d’un coup, il lâcha tout ce réel irréel , pour s’accrocher et ne garder que le visage de Carmen.

- Imbécile ! éructa le barbu en frappant au visage son fils . Imbécile ! . Le couteau chut. Les chien grognassèrent , puis se tûrent . Et la pluie rafraîchissante et tiède cessa et s’immobilisa.

Manuel se souvint pendant longtemps , et très longtemps après, de l’haleine mystérieuse des roseaux de l’étang vers lequel, doucement, son sang coulait.

Cerf-volant

Mardi 30 septembre 2008

- Tu veux quoi ?

 Il tourna la tête et le regarda avec ses grands yeux bleus délavés, le coude posé avec gêne sur le coin de la petite table rouge sale, la main allongée sur la joue , pour protéger son visage plus que pour le soutenir. L’autre main posée sur le rebord , prête à se cacher .

Le regard flotta quelques instants. Il attendit avant de répondre, se tortilla légèrement, mimant une rapide réflexion , se pencha vers la bête allongée à ses pieds, comme pour la caresser et lâcha dans un gros souffle édentée mais appliquée, « un café » , aussitôt suivi d’un « … hein Biche ? » , la tête tournée vers le paquet de poils noirs, prostré au sol.

La chienne leva le museau . Un temps s’écoula. Dan était figé, absent de lui même, un sable blond coulant dans ses yeux . Un néant silencieux . Un caillot qui bloque l’univers.  Le temps d’une respiration, bloquée.

Elle poussa la porte . Brune, étudiante . Profil égyptien. . Cheveux courts  . Passa devant lui sans le voir et s’installa au fond. Une personne parmi tant d’autres . Etrangère, perdue à jamais. Et les premières notes d’une chanson de Brel lui arrivèrent à l’esprit, lentement , comme une comptine oubliée. Comme une bobine retrouvée. Probablement la radio. Oui . La radio. Ca lui revint à l’esprit, sous la forme étrange, de quelque chose qui ne lui appartenait plus.

Il aimait venir dans ce café à  chaque fois qu’il devait passer au CMRS chercher ses tickets mensuels . Il  profitait de l’effort vestimentaire fait à cette occasion pour aller là, vaguement endimanché et propre, parce que le café y était très bon et les tasses pas trop petites. On en avait pour son argent. La petite pellicule brune comme un pétale de mousse de perles protecteur. Et cet arôme dessous . Divin, profond, large et long. La vie rêvée. C’était comme si on buvait le mot. Arôme.

Il avait conservé une sensibilité extraordinaire au goût. C’était une grande souffrance tant son ordinaire était pauvre et fade. Arôme. Une hostie de contrebande.

Ca lui revint à l’esprit, par ce profil égyptien.  Marieke.

Quelque part dans les années soixante . Un jour . Un souvenir était là, le long d’un plage . Incertain mais pourtant si précis . Peut-être . Ou bien était-ce un autre que lui … ?   Une grande plage, immense, vide, quelque part. Au Nord.  Comme un cerf-volant,  à vite attraper avant qu’il ne file. Il l’attrapa.

Il eut un rictus et ses lèvres fines s’enfoncèrent dans les creux de sa bouche.

Il se laissa glisser dans sa mémoire , incrédule. C’était bien lui , sur la plage, sa silhouette fine et gauche, avec elle . Avec Marieke,  si fière, cet été de ses 11 ans, du succès de cette chanson qui portait son prénom.

Bon dieu … !  Elle était où, cette plage, à présent . Il ferma ses yeux délavés. Ses cernes grises et grumeleuses disparurent un peu  sous ses paupières noirâtres bleues.

Les notes continuaient. Le même profil, le même que celui qui venait de passer là, devant lui, 50 ans plus tard.  Ils avaient marché. Que s’étaient-ils dit ? Le vent avait tout emporté . Qu’est-ce qu’on se dit à cet age ? Il n’en savait plus rien. Des conneries oui. Des truc de gosses. N’importe quoi. Des bouts de rien tressés. Oui probablement . Oui mais là , c’était pas pareil . Parce qu’il l’aimait.

Bon , il y en avait eu d’autres . Mais Marieke, ça avait duré tout ce mois d’août de ses 10 ans à lui . Oui, il l’avait oubliée. Il avait oublié, oublié d’y penser. A quoi bon d’ailleurs ? La vie.

Que restait-il de leur main dans la main ? et de ce petit baiser. Qui l’avait gardé ? Le vent peut-être , accroché à un cerf-volant ? C’était comme un petit galet retrouvé au fond d’une poche par hasard. . Vaguement gris et bleu passé. Le baiser était-il encore là bas ? Orphelin ? Il eut soudain l’envie de retrouver cette plage.  Et regarder, seul,  les vagues , à l’ombre de la chanson de Marieke. L’impression que plus rien n’avait de sens que ce petit galet incertain et banal, avec un reste de chaleur tiède. S’il ne le gardait pas , qui le ferait ?

Sur la plage, seul . Avec Biche à côté.

Il avait ouvert les yeux. L’étudiante discutait. Le café était là. Plein, chaud, vivant .

Il le dégusta, lentement , comme on revient doucement au monde . Et partit au CMRS . Avec Biche.