• Accueil
  • > Archives pour septembre 2008

Archive pour septembre 2008

Cerf-volant

Mardi 30 septembre 2008

- Tu veux quoi ?

 Il tourna la tête et le regarda avec ses grands yeux bleus délavés, le coude posé avec gêne sur le coin de la petite table rouge sale, la main allongée sur la joue , pour protéger son visage plus que pour le soutenir. L’autre main posée sur le rebord , prête à se cacher .

Le regard flotta quelques instants. Il attendit avant de répondre, se tortilla légèrement, mimant une rapide réflexion , se pencha vers la bête allongée à ses pieds, comme pour la caresser et lâcha dans un gros souffle édentée mais appliquée, « un café » , aussitôt suivi d’un « … hein Biche ? » , la tête tournée vers le paquet de poils noirs, prostré au sol.

La chienne leva le museau . Un temps s’écoula. Dan était figé, absent de lui même, un sable blond coulant dans ses yeux . Un néant silencieux . Un caillot qui bloque l’univers.  Le temps d’une respiration, bloquée.

Elle poussa la porte . Brune, étudiante . Profil égyptien. . Cheveux courts  . Passa devant lui sans le voir et s’installa au fond. Une personne parmi tant d’autres . Etrangère, perdue à jamais. Et les premières notes d’une chanson de Brel lui arrivèrent à l’esprit, lentement , comme une comptine oubliée. Comme une bobine retrouvée. Probablement la radio. Oui . La radio. Ca lui revint à l’esprit, sous la forme étrange, de quelque chose qui ne lui appartenait plus.

Il aimait venir dans ce café à  chaque fois qu’il devait passer au CMRS chercher ses tickets mensuels . Il  profitait de l’effort vestimentaire fait à cette occasion pour aller là, vaguement endimanché et propre, parce que le café y était très bon et les tasses pas trop petites. On en avait pour son argent. La petite pellicule brune comme un pétale de mousse de perles protecteur. Et cet arôme dessous . Divin, profond, large et long. La vie rêvée. C’était comme si on buvait le mot. Arôme.

Il avait conservé une sensibilité extraordinaire au goût. C’était une grande souffrance tant son ordinaire était pauvre et fade. Arôme. Une hostie de contrebande.

Ca lui revint à l’esprit, par ce profil égyptien.  Marieke.

Quelque part dans les années soixante . Un jour . Un souvenir était là, le long d’un plage . Incertain mais pourtant si précis . Peut-être . Ou bien était-ce un autre que lui … ?   Une grande plage, immense, vide, quelque part. Au Nord.  Comme un cerf-volant,  à vite attraper avant qu’il ne file. Il l’attrapa.

Il eut un rictus et ses lèvres fines s’enfoncèrent dans les creux de sa bouche.

Il se laissa glisser dans sa mémoire , incrédule. C’était bien lui , sur la plage, sa silhouette fine et gauche, avec elle . Avec Marieke,  si fière, cet été de ses 11 ans, du succès de cette chanson qui portait son prénom.

Bon dieu … !  Elle était où, cette plage, à présent . Il ferma ses yeux délavés. Ses cernes grises et grumeleuses disparurent un peu  sous ses paupières noirâtres bleues.

Les notes continuaient. Le même profil, le même que celui qui venait de passer là, devant lui, 50 ans plus tard.  Ils avaient marché. Que s’étaient-ils dit ? Le vent avait tout emporté . Qu’est-ce qu’on se dit à cet age ? Il n’en savait plus rien. Des conneries oui. Des truc de gosses. N’importe quoi. Des bouts de rien tressés. Oui probablement . Oui mais là , c’était pas pareil . Parce qu’il l’aimait.

Bon , il y en avait eu d’autres . Mais Marieke, ça avait duré tout ce mois d’août de ses 10 ans à lui . Oui, il l’avait oubliée. Il avait oublié, oublié d’y penser. A quoi bon d’ailleurs ? La vie.

Que restait-il de leur main dans la main ? et de ce petit baiser. Qui l’avait gardé ? Le vent peut-être , accroché à un cerf-volant ? C’était comme un petit galet retrouvé au fond d’une poche par hasard. . Vaguement gris et bleu passé. Le baiser était-il encore là bas ? Orphelin ? Il eut soudain l’envie de retrouver cette plage.  Et regarder, seul,  les vagues , à l’ombre de la chanson de Marieke. L’impression que plus rien n’avait de sens que ce petit galet incertain et banal, avec un reste de chaleur tiède. S’il ne le gardait pas , qui le ferait ?

Sur la plage, seul . Avec Biche à côté.

Il avait ouvert les yeux. L’étudiante discutait. Le café était là. Plein, chaud, vivant .

Il le dégusta, lentement , comme on revient doucement au monde . Et partit au CMRS . Avec Biche.